Annika est une bonne amie à moi depuis plus de dix ans, et ça ne prend pas la tête à Papineau pour comprendre pourquoi: elle est drôle, créative, aimante, intelligente et passionnée. Née au Moyen-Orient, elle grandit à Toronto avant de venir s’installer à Montréal à 25 ans pour prendre un poste de conceptrice-rédactrice junior dans une grande agence de publicité : Publicis Montréal.
Après un court passage en journalisme, Annika découvre sa passion pour le monde de la publicité lors d’un stage dans une grande agence à Toronto. Bien qu’elle ait été embauchée au service-conseil, son regard se tourne vers le département de la création. Elle refuse une offre d’emploi alléchante à la fin de son stage pour aller étudier le métier de conception-rédaction au Collège Humber de Toronto. Le programme est intensif, mais elle y apprend à monter un portfolio qui lui permettra (avec l’aide d’une recommandation de la coordinatrice du programme de l’époque) de se faire recruter par Publicis pour un poste de conceptrice-rédactrice anglophone junior.
Son arrivée à Montréal est minée d’embûches, la première étant la barrière de langage. Bien qu’elle ait vécu en France pendant un an, le français du Québec est bien différent. Annika est également confrontée au fait que, contrairement à Toronto, les rédactrices anglophones à Montréal sont des anomalies. Même quand on travaille en tant que rédactrice anglophone, sur des campagnes de communications anglophones, il n’est pas rare que les collègues et clients soient des Québécois francophones avec un niveau de maîtrise de l’anglais variable. Il faut donc présenter, expliquer, vendre des concepts anglais en français. Elle a rapidement compris qu’elle devrait redoubler d’efforts pour apprendre le français.
C’est une bonne chose qu’elle soit aussi flexible et intelligente qu’elle est charmante. Annika a travaillé très fort pour maîtriser le français en prenant des cours intensifs, mais aussi en se faisant des amis français qui l’ont beaucoup aidée. Sans sa curiosité innée et son appétit pour apprendre la nouvelle langue, elle ne serait pas devenue qui elle est aujourd’hui : une femme parfaitement bilingue, avec un réseau extensif en plus.
Annika est la preuve qu’il y a bel et bien plusieurs groupes ethniques et cultures à Montréal. Notre population est loin de se composer uniquement de Québécois francophones natifs, mais il peut être extrêmement difficile pour ceux qui n’appartiennent pas à ce groupe de se tailler une place dans la ville et dans la province. Elle a compris qu’il était important que non seulement ses amis français l’aident à s’intégrer, mais aussi qu’elle garde sa communauté de rédacteur.rice.s anglophones (ses petits bijoux), auprès d’elle.
Mais, Annika n’est pas seulement une femme anglo à Montréal. Elle est une femme de peau brune à Montréal qui travaille dans un secteur à prédominance caucasienne. Et, bien que les choses aient évoluées depuis son arrivée, certains vieux codes demeurent en place dans l’industrie de la publicité, ce qui veut dire qu’elle a eu davantage à se prouver, à parler plus fort, à tenir son bout avec plus de ténacité et, de manière générale, à essayer plus fort que les autres.
Bien qu’elle n’ait jamais eu à faire face à du racisme flagrant à Montréal, elle a subi beaucoup commentaires sournois venant tant de collègues que d’amis. Il faut s’y attendre quand tant de pratiques et d’habitudes racistes ont été internalisées et normalisées dans une société comme la nôtre. À l’époque, elle en riait avec eux, consciente que les intentions étaient rarement mauvaises. Avec le temps et la maturité, elle se défend beaucoup plus. Plutôt que de “bien prendre les jokes,” elle a maintenant une approche plus directe et éducative, visant à aider les gens à mieux comprendre le poids de leurs paroles et la vraie signification de leurs commentaires soit-disant inoffensifs.
Pour mieux surmonter ces difficultés, elle s’est donné le devoir d’en apprendre plus sur la culture Québécoise, de vraiment maîtriser le français, et de perfectionner son métier avant de l’exposer. Au fil des ans, elle monte en grades, passant de conceptrice-rédactrice junior, à intermédiaire, à sénior, pour enfin devenir Directrice de Création Associée chez Sid Lee. Elle se concentre sur ce qu’elle fait de mieux et laisse son talent parler pour elle. Elle a également fait la rencontre d’une DCE qui a cru en elle et qui a ignoré les conventions pour lui donner le pouvoir d’amener à la table sa contribution et une perspective nouvelle. Annika se considère comme étant très chanceuse d’avoir trouvé quelqu’un qui a vu ce qu’elle avait à offrir et qui s’est battu pour elle.
Bien que l’industrie de la publicité conserve à ce jour sa dominance masculine et caucasienne, les efforts de démarches EDI se sont multipliées dans les dernières années. On voit un réel désir de faire changer les choses. Comment faut-il s’y prendre? Selon Annika, qui fait elle-même partie du comité EDI de son agence, il faut ré-évaluer les manières de penser et les concepts qui sont en place depuis si longtemps qu’ils sont normalisés dans notre culture. En s’entourant de différents points de vue, on peut mieux éduquer les gens et les aider à véritablement comprendre les autres cultures présentes. Au travail, il est important de se concentrer sur le talent et les idées des gens pour éviter le tokénisme ainsi que la discrimination : quand tout le monde a un rôle clair et légitime, quand tout le monde sert un réel objectif, on ne se concentre plus sur les apparences.
Il y a encore beaucoup de chemin à faire, mais si on se laisse guider par ceux qui osent entamer ce dur labeur, peut-être qu’un jour nous arriverons enfin à voir les autres cultures qui nous entourent comme une part naturelle de notre société.
C’est justement cette idée de mêler les esprits et les perspectives qu’Annika aime tant les grandes agences. Dans son processus créatif, elle adore se plonger dans sa recherche, puis s’appuyer sur ses collègues de diverses expertises qui ont différentes manières d’aborder un problème pour le résoudre.
Mais l’environnement à haute-pression et à grand volume des agences est un sol fertile pour les épuisements professionnels. Annika, comme tant d’autres, a poussé trop fort. En essayant de tout faire et de ne jamais décevoir, elle s’est écroulée. Bien que les discussions sur la santé mentale soient beaucoup plus ouvertes et saines de nos jours, à l’époque, c’était encore tabou, ce qui lui a inculqué un profond sentiment de honte et l’a poussée à s’isoler. Le stress de la situation l’a ensuite poussée à revenir au travail trop vite, soit seulement un mois après son arrêt maladie alors que les médecins lui recommandaient trois mois de repos. Elle regrette être retournée si vite, aurait souhaité avoir su mieux s’écouter.
Je lui ai demandé comment elle avait réussi à revenir, comment elle était encore capable d’aimer son métier après avoir vécu quelque chose d’aussi éprouvant. Le plus difficile selon elle est qu’elle avait perdu le feu intérieur qui la propulsait et qui nourrissait sa créativité. Ça lui a beaucoup fait peur, mais lentement, au fur et à mesure qu’elle reprenait des forces, l’étincelle est revenue. Elle s’assure maintenant d’en prendre bien soin. Annika a beaucoup appris de ce chapitre de sa vie. Ça a été difficile, mais ça l’a réveillé et lui a appris des leçons importantes : le pouvoir de dire non, de mettre des limites, et de s’écouter.
La publicité est effectivement un milieu très compétitif, et plusieurs apprennent ces leçons à la dure. Mais, dans le fond, quand on apprend à dire non, on apprend à ne pas trop s’éparpiller. C’est la seule façon de toujours livrer son meilleur travail (ce dont les employeurs et clients ont réellement besoin). Les emplois vont et viennent, mais la volonté de créer est une chose précieuse. De plus, on trouve toujours une solution. L’épuisement professionnel d’Annika influence encore son style de gestion en l’aidant à reconnaître ses signes chez elle et chez les autres, et l’a outillée pour les guider dans leurs propres expériences.
Ses conseils : Soyez honnêtes. Tant que vous vous présentez avec attention et une intention, les chances sont qu’on vous écoutera. Ceci étant dit, soyez respectueux dans votre honnêteté.
N’hésitez pas à chercher des mentors, que ce soit vos supérieurs ou vos pairs. On a tant à apprendre les uns des autres.
Écoutez l’épisode complet ici*
*À noter que l’entrevue s’est déroulée en anglais.
Suivez Annika sur Instagram et sur LinkedIn.
Découvrez son projet sur l’âgisme: Timeless Project.
Ressource partagée dans l’épisode: